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Lettre manuscrite de Deschapelles et petite enquête…

…Sur les traces d’une propriété parisienne de Deschapelles…

Le 16 avril dernier j’ai publié sur ce blog une lettre manuscrite de Deschapelles datée du 24 mars 1846.

Elle avait été mise en vente sur le site Chesslund et était partie pour près de 1000 euros, 961 euros pour être précis ! Et voilà qu’il y a quelques semaines une nouvelle lettre de Deschapelles était mise en vente !
Merci à Alain Barnier de m’avoir signalé cette nouvelle vente. Cette deuxième lettre a été vendue à 426 euros.
 

J’ai contacté le vendeur car nous avions peut-être là un filon avec d’autres manuscrits… Hélas non, M. Victoriano Gallego Jiménez (Espagne – Madrid) m’a indiqué qu’il s’agissait des deux seules lettres qu’il avait en sa possession et qu’il les avait lui-même achetées auparavant sur internet.

Peut-être proviennent-elles de la collection du libraire Julien Guisle, décédé en 2010, qui possédait de nombreux manuscrits anciens de joueurs d’échecs ?
 
Comme vous allez le voir, cette nouvelle lettre fut pour moi comme dérouler une pelote de laine.
Et je me remercie tout particulièrement M. Philippe Bodard pour avoir décrypté la lettre, m’avoir donné des clés pour la compréhension de son contenu et surtout pour les échanges que nous avons eus par la suite au sujet des différents domiciles de Deschapelles et l’activité de sa compagne, Mlle Lefebvre.
 
 
Voici le texte de la lettre, adressée à son notaire, M. Esnée, comme la précédente que j’ai publiée.
 
Paris le 22 mars 1846
Cher et digne, l’honorable Monsieur Nys est
heureusement quitte d’un vilain accès de goutte, et
voilà que j’ai beaucoup de peine à respirer. Je
vous dis cela par la crainte de ne pouvoir me
déplacer, dans le cas où vous jugeriez convenable de
termer le protocole ouvert chez vous depuis trois mois

Votre dévoué,
Deschapelles

 
Philippe Bodard ajoute :
 
Sur le site Chesslund il est traduit « terminer » au lieu de « termer ». Je suis absolument certain qu’il s’agit de « termer ». Ce verbe ne s’emploie plus guère, sauf en matière d’Eaux et Forêts.
Termer signifie en parlant d’une vente « assigner le lieu et le jour de l’adjudication de quelque chose » (Dictionnaire Littré), ici en l’occurrence il s’agit de fixer le lieu et la date de la vente à Monsieur Nys d’un terrain possédé par Alexandre Lebreton Deschapelles, sachant que ce dossier a donc été, selon les termes de la lettre, instruit trois mois auparavant (sans doute donc en décembre 1845).
 
Qui est ce Monsieur Nys, et de quelle vente s’agit-il ? Philippe Bodard m’a apporté les éléments suivants :
Il s’agit de Pierre Gabriel Nys (prénom usuel Pierre), né à Paris le 16 février 1800 (archives détruites) et mort à Paris 6 (ancien 6ème arrondissement de Paris) le 27 août 1849 (enterré au Père Lachaise le lendemain). Marié le 14 mai 1825 à Paris 3 ancien avec Angélique Sophie Trouillet. C’était un Industriel avec une très importante maison de cuirs vernis située rue Pierre Nys (aujourd’hui Rue Bonnet) et rue de l’Orillon, Paris XIème (arrondissements actuels).
 
 

L’entreprise de cuirs vernis est déjà présente depuis longtemps rue de
l’Orillon comme l’indique cet article daté du 13 septembre 1834. Journal
des débats politiques et littéraires – Retronews.  

 
Pierre Nys était déjà malade (cf. lettre) quand il achète à Deschapelles un terrain situé rue de l’Orillon, terrain que je présume appartenir à l’origine à la propriété de Deschapelles du 120 rue du Faubourg du Temple, cédé à sa compagne Mlle Lefebvre. Note que Pierre Nys est mort guère de temps après Deschapelles. Je présume que la propriété de Deschapelles était très vaste et s’étendait du Faubourg du Temple à la rue de l’Orillon, qui à cette époque n’était même pas numérotée.
 
Il semble bien qu’il était sans doute connu de Deschapelles pour d’autres raisons que d’être son voisin de la rue de l’Orillon. Il est en effet cité comme témoin (en fait souvent des conjurés) lors du second procès en janvier 1840 de l’attentat appelé « Insurrection des Saisons » (les Saisons sont une société secrète), deux journées d’émeutes républicaines dirigées par Blanqui et Barbès entre autres, et qui avaient pour but de renverser le gouvernement de Louis-Philippe (comme Deschapelles en juin 1832).
Il faudrait consulter les Archives Nationales, mais je ne serais pas étonné que le dénommé Nys ait appartenu à une de ces sociétés secrètes républicaines, comme Deschapelles. D’où peut-être le qualificatif particulier « d’honorable Monsieur Nys » dans la présente lettre.
 

Retronews – journal « Le dix décembre » du 30 août 1849. Annonce du décès de Pierre Nys.

 
J’ignore comment Deschapelles est devenu le propriétaire de ce terrain au 120 rue du Faubourg du Temple. Mais dans l’article nécrologique au sujet de Deschapelles écrit par Saint-Amant en novembre 1847 pour la revue Le Palamède, on peut lire :
 
Dans son opulence, il avait comme une maison de campagne, Faubourg-du-Temple avant d’arriver à la barrière de Belleville. C’est là qu’il recevait volontiers ses amis, et qu’il étalait, à onze heures, de vrais déjeuners de Gargantua. Ah ! Que La Bourdonnais y était beau la fourchette à la main ! Deschapelles avait rêvé aussi une gloire maraichère. C’est sur le Cantalou qu’il avait placé ses prédilections. Ses melonnières, pendant un temps, ont été les plus belles et les plus complètes de Paris. Il servait sur sa table dix espèces de melons, et tout ce qu’il y avait de plus beau et de plus succulent. Un moment aussi il s’adonna à la culture de l’ananas en serres chaudes, ainsi qu’aux volières de faisans.
 
Des melons qui ont fait la réputation de Deschapelles, car il est dit qu’ils étaient servis à la table du Roi Louis-Philippe ! Le rapport Gisquet (consultable aux archives de la préfecture de Police de Paris), sur les émeutes de juin 1832 où Deschapelles joua un rôle central, nous donne une adresse précise : 
 
« (Deschapelles) fréquentait sous la restauration les salons du faubourg St Germain et avait même été appelé plusieurs fois à faire la partie de Whist de l’ex Roi Charles X. Depuis la révolution de 1830 Deschapelles avait continué à voir de hauts personnages de l’ancienne Cour notamment M. de Fitz James, & tout porte à croire que ce fut à l’instigation de ces personnages et dans l’intérêt du parti légitimiste qu’il se lança dans la conspiration tout en affectant de professer des opinions radicales.
 
Quoi qu’il en soit, Deschapelles possédait rue du faubourg du Temple n°120 une maison avec un vaste jardin. Ce fut probablement dans cette maison que s’effectua l’organisation de la société Gauloise et qu’à l’aide d’une presse secrète que furent tirés les brevets des Tribuns et Centurions et les cartes délivrées aux simples membres. De nombreuses réunions eurent lieu dans cette maison et notamment dans les derniers jours de Mai et les premiers jours de Juin. »
 

Dans son traité de Whist – 1839 – Deschapelles ne peut s’empêcher de parler de ses cultures…
« (…) Un jour, un étranger de marque me disait : « Chez nous se servent sur les tables choisies des légumes exquis que vous avez le malheur de ne pas connaître… » Après une longue attente, il me favorisa à un haut degré, il me fit venir des graines de chou marin et de moelle végétale. Les ayant cultivées dans mon jardin après en avoir tâté à divers accompagnements, je les rejetai comme de triste usage ; mais, en ayant causé avec un savant marchand de graines, il me dit qu’il en tenait comme assortiment, mais qu’à Paris, depuis cent ans, on avait perdu et avantageusement remplacé cette culture. 
Et voilà comme on entend répéter à ses oreilles, comme trouvaille actuelle ou improvisations, des espèces de plaisanteries ou bons mots qu’on a lus dans les plus vieux livres. Les gens instruits, qui sont en position de se faire entendre d’un grand nombre et de donner le ton, devraient s’unir pour ne pas laisser revenir l’écume dont on a eu le bonheur de se débarrasser. »
 
Au moment d’écrire la lettre dont il est question dans cet article, Deschapelles est malade depuis quelques mois et il lui reste un peu plus d’une année à vivre. Il met de l’ordre dans ses affaires et vend tout ou partie de sa propriété du 120 Faubourg du Temple à quelqu’un manifestement d’assez proche, Pierre Nys.
Dans son premier testament, daté du 1er février 1846, c’est-à-dire approximativement au début de ses problèmes de santé, Deschapelles indique qu’il lègue tous ses biens à Mlle Lefebvre, sa compagne depuis de nombreuses années. On apprend également dans le testament que Deschapelles et Mlle Lefebvre habitent au 23 rue Poissonnière.

Cette vente du terrain au 120 Faubourg du Temple doit apporter pas mal de fonds à Mlle Lefebvre. Et après la mort de Deschapelles, elle développera, avec O’Reilly compagnon de route de Deschapelles, une entreprise de châssis et de serres qui deviendra très florissante. Est-ce tout le vaste terrain du 120 Faubourg du Temple qui est vendu ? 

 

Annuaire-almanach du commerce, de l’industrie – Paris 1887 – Gallica

Peut être que Mlle Lefebvre conservera la jouissance de l’immeuble au 120 Faubourg du Temple et qu’elle installera simplement son atelier et son activité commerciale au 92 Faubourg du Temple. Ceci reste à vérifier.
 
Nous avons quand même quelques indices. Dans son livre passionnant « La barricade renversée », Olivier Ihl consacre tout un chapitre au 92 Faubourg du Temple et son propriétaire, un certain Piver. Il écrit en page 31
 
« En 1849, la maison (NDA : au 92 Faubourg du Temple) a subi d’importants aménagements (…) Sur cette longue traverse mi-urbaine, mi-rurale, il allait pouvoir accueillir jusqu’à une trentaine de familles d’ouvriers, de fabricants de châssis ou de treille et de commerçants de détail. »
 
Une référence sans doute à l’entreprise de Mlle Lefebvre. J’ai trouvé sur internet un article au sujet de l’entreprise de Mlle Lefebvre qui démarre au 92 Faubourg du Temple. Vous pouvez le consulter en suivant ce lien.
 
En tout cas, si un jour vous vous promenez non loin de Belleville à Paris, plus exactement rue Louis Bonnet (ancienne rue Pierre Nys), sachez que vous marchez dans l’ancienne propriété de Deschapelles, là où le successeur de Philidor cultivait ses fameux melons, où il organisait des banquets pantagruéliques avec ses amis et où également il se lançait dans d’obscures projets de conspirations pour renverser le gouvernement de l’époque.
 
Voici quelques cartes pour se rendre compte de la situation décrite.
 

Plan de Paris en 1760 – Seutter

Paris n’a pas encore changé fondamentalement entre 1760 et 1840.
En (1) il s’agit de l’emplacement central du Café de la Régence.
En (2) C’est le Faubourg du Temple qui se termine par la barrière de Belleville.
 

Archives de la ville de Paris.

Cadastre par îlots de Vasserot et Bellanger 1810 – 1836
On peut voir que le terrain attenant au 120 Faubourg du Temple est très grand et va jusqu’à la rue de L’Orillon.
Il s’agit de la situation avant la vente du terrain à Pierre Nys en 1846.